Chronique sur le blog Fattorius

Du rêve d’enfance à la vie d’adulte, il y a parfois loin. Et même si un parcours de vie paraît balisé, les surprises peuvent abonder sur le chemin. “La Petite Fille dans le miroir” est le premier roman de Marie Javet. Faisant le grand écart entre les Etats-Unis et la Suisse, il suit l’existence d’une jeune femme bizarre qu’on surprend à Interlaken. On la découvre romancière à succès, agoraphobe, refusant de se dévoiler. Comment en est-elle arrivée là?
“La Petite Fille dans le miroir” suit tour à tour June Lajoie, l’écrivaine, et Lizzy Willow, une fille riche, à vingt ans d’intervalle. Sans parler de l’évanescente Sibyl Jones… Le lecteur comprend rapidement que ces trois femmes n’en sont qu’une seule, June et Sibyl étant les noms que Lizzy s’est donnés au fil des ans, se réinventant des identités au fil des nécessités. Outre l’intrigue, l’auteure sème du reste deux ou trois indices qui mettent le lecteur sur la piste.
Le roman commence lentement, prenant le temps de camper les personnalités de June et de Lizzy, qu’on peut croire distinctes tant elles sont dissemblables. Leurs portraits croisés s’inscrivent dans un esprit faussement calme, celui des situations impossibles: fille de très riches Américains, Lizzy étouffe dans un mode de vie extrêmement contraignant qui n’est pas sans rappeler l’Angleterre victorienne. Quant à June, elle fait face à ses fantômes, cachée du grand public dans un luxueux hôtel historique d’Interlaken. Et à ceux des autres: c’est là que “La Petite Fille dans le miroir” décolle. Et que son titre trouve sa justification.
Ce qui commence comme un roman de moeurs bascule en effet soudain dans le fantastique et dans le roman à énigmes. Qui est, en effet, cette “petite fille dans le miroir”, apparition mystérieuse, qui intrigue plus qu’elle n’inquiète? Le personnage de l’écrivaine vit dès lors comme un personnage de roman qui mène l’enquête, entre vieux papiers et photos historiques, pour connaître le fin mot de l’histoire. Mais ce fantôme extérieur, cette fillette qui fait des apparitions, est le reflet des fantômes intérieurs de June. Ce n’est pas le seul jeu de miroirs auquel s’adonne l’auteure de “La Petite Fille dans le miroir”, soit dit en passant: certaines morts, réelles ou rêvées, passées et présentes, résultant de chutes de balcons ou d’accidents de voitures, sont trop semblables pour n’être que des coïncidences… et, dans l’impression qu’elles lui donnent de s’interpeller par-delà les ans, elles n’en sont que plus troublantes pour le lecteur.
Refus de soi-même, passion amoureuse, spirale du mensonge: débarquée sur la côte lémanique pour entrer dans un de ces pensionnats huppés où l’on forme les enfants fortunés du monde entier, Lizzie, autonome pour la première fois de sa vie, découvre l’existence. La vie de pensionnat s’avère finalement sage; en revanche, le lecteur se passionne pour l’évolution d’une personnalité, celle de Lizzie, écartelée entre sa situation réelle et le personnage qu’elle se construit. Avec une question cruciale: la pauvre héritière riche peut-elle construire une histoire d’amour sérieuse sur un mensonge? Et jusqu’où cela ira-t-il? A quel prix?
Peinture de moeurs, énigmes et fantômes de part et d’autre de l’Atlantique: c’est un roman plus généreux que ne le laissent présager ses 214 pages que Marie Javet offre à son lectorat. Sans aspérités certes, le style est agréable, et pour ne rien gâcher, l’auteure n’hésite pas à s’attarder, d’une manière à la fois informée et touristique, sur certains jolis coins de Suisse: la ville de Lausanne aux rues qui montent et descendent, le train de montagne de la Jungfraujoch, Lucerne et son pont de La Chapelle. Nombreux sont également les clins d’oeil et références littéraires, reflets des lectures de June Lajoie – et de l’auteure.
Cela, sans oublier enfin le festival rock de Leysin de 1992 (l’avant-dernier!), clé de voûte d’un roman qui fait la part belle aux citations tirées des succès du rock d’hier et d’aujourd’hui: de quoi donner le supplément de nerf qui sied à l’ouvrage!